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SAINT-MARTIN-D'ARDÈCHE
(Auvergne-Rhône-Alpes)

« Par pitié, ne dites à personne où nous sommes », écrivit l’artiste anglaise Leonora Carrington à son ami le photographe Man Ray lors de la fugue passionnée qu’elle partagea avec le peintre Max Ernst. Durant tout l’été 1937, les amants cachèrent le nom du havre de paix ardéchois qui abritait leur idylle. Estimant qu’il y a désormais prescription, nous nous autorisons à vous le révéler. 

Le peintre et collagiste allemand Max Ernst a 46 ans et une réputation bien établie, en tant qu’artiste phare du mouvement surréaliste, lorsqu’au printemps 1937 il rencontre la jeune aristo-rebelle Leonora Carrington durant le vernissage d’une exposition de ses oeuvres, à Londres. Malgré les vingt-six ans qui les séparent, c’est le coup de foudre entre le peintre marié et la fille d’industriel, qui admire l’art surréaliste et se destine à une carrière artistique depuis ses 10 ans. Après avoir rejoint Paris, où Ernst vit depuis le début des années 1920, le couple, traqué par la femme du peintre, s’enfuit à vélo vers le sud de la France. Cette échappée romantique les conduit à Saint-Martin-d’Ardèche, adorable rivage pierreux qu’Ernst avait découvert en compagnie de son épouse, originaire de la région. Ils font du camping au bord de l’Ardèche, passant l’été le plus heureux de leur vie. Quelques mois plus tard, Leonora acquiert, à la sortie du village, un mas délabré du xviiie siècle que le couple va restaurer avec passion. Après avoir bâti un contrefort pour soutenir la façade, Ernst y sculpte un spectaculaire bas-relief : façonnés avec du ciment, des bouts de tuyaux et d’autres objets récupérés autour de la maison, deux personnages aux membres allongés, un homme levant les bras au ciel et une jeune femme tenant un poisson, évoquent le couple qu’il forme avec Leonora. Derrière la maison, Ernst sculpte aussi une sirène et un minotaure. Un décor qu’apprécieront lors de leurs visites amicales Paul Éluard, Man Ray et la photographe américaine Lee Miller. Les habitants du village sont un peu plus circonspects, mais ils adoptent très vite ce couple avenant et si original : Max se teint de temps à autre les cheveux en bleu, Leonora marche pieds nus dans les rues, revêtue d’une robe de soie ; au bistrot Chez Fonfon, les deux artistes mettent l’ambiance en chantant debout sur les tables ou en improvisant de petites pièces de théâtre. Séduit par la végétation méditerranéenne et les paysages minéraux des bords de l’Ardèche, Ernst les métamorphose sur une vingtaine de toiles, dont Le Fascinant Cyprès et Un moment de calme. Si elle se consacre avant tout à l’écriture de contes et de romans, Leonora peint aussi à Saint-Martin un portrait surréaliste de son compagnon, représenté en homme-poisson poilu sur fond de décor arctique. Mais les deux artistes vont être brutalement tirés de leur rêve commun. Après la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne, en septembre 1939, Ernst, pourtant antinazi, est arrêté, en raison de sa nationalité allemande. Interné comme « étranger ennemi » au camp des Milles, à Aix-en-Provence, il est libéré au bout de plusieurs semaines, grâce à une intervention de Paul Éluard, et peut retrouver Leonora à Saint-Martin. Mais suite à l’invasion allemande, en juin 1940, Ernst est à nouveau arrêté, cette fois par la Gestapo, les nazis réprouvant son art « dégénéré ». Après avoir réussi à s’échapper, il rencontre la collectionneuse américaine Peggy Guggenheim, qui devient sa nouvelle compagne et l’aide à fuir aux États-Unis. Restée seule à Saint-Martin, Leonora Carrington part alors en Espagne, puis au Mexique, où elle s’est éteinte en 2011, après une longue vie d’écriture et de peinture. Après la fin abrupte de leur aventure ardéchoise, elle n’avait que brièvement revu Max Ernst, qui est mort en 1976. 

Revendue en 1946 par Leonora, leur ancienne maison de Saint-Martin-d’Ardèche est une propriété privée qui ne se visite pas. Mais depuis le chemin, on peut admirer le bas-relief du contrefort. À l’office de tourisme, parmi les brochures destinées aux adeptes du canoë-kayak, l’association « Max Ernst à Saint-Martin-d’Ardèche » a aménagé un petit espace consacré au passage du couple surréaliste, qui propose des photos et une vidéo. Ne manquez pas non plus le site préféré de Max Ernst dans les environs : à une vingtaine de kilomètres de Saint-Martin, la grotte de l’aven d’Orgnac, une cathédrale de pierre aux fascinantes stalagmites, fit bouillonner son imagination. Jusqu’à la fin de sa vie, le peintre sera hanté par ce chaos féerique. 

Office du tourisme, place de l’Église, 07700 Saint-Martin-d’Ardèche 

Aven d’Orgnac, 2240, route de l’Aven, 07150 Orgnac-l’Aven