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TRÉMOLAT

(Nouvelle-Aquitaine)

L’académicien André Maurois a vu dans ce village médiéval du Périgord noir « une anthologie complète des grâces de notre province ». Réputé pour les prodigieux panoramas qu’il offre sur un méandre de la Dordogne, Trémolat est aussi connu pour avoir accueilli en 1969 le tournage du Boucher de Claude Chabrol, film dans lequel Jean Yanne interprète   « Popaul », un tueur de jeunes femmes. Quinze ans plus tôt, un individu à peine plus recommandable était déjà venu pimenter la légende de cette sage localité. 

Ouvert aux voyageurs depuis 1952 dans le centre du village, le charmant hôtel du Vieux Logis, un ancien prieuré, a été l’un des premiers établissements affiliés à l’association Relais & Châteaux. C’est là que, à la fin d’une belle journée de l’été 1954, la réceptionniste, habituée à accueillir des couples bourgeois en goguette dans la vallée de la Dordogne, voit surgir un type chauve, pieds nus et le torse bronzé comme un caramel, simplement vêtu d’un short douteux et tenant une fille sous le bras. Dans un français peu châtié mâtiné d’un fort accent américain, l’énergumène réclame une chambre confortable. La très stricte employée lui tend le registre avec dégoût afin qu’il y inscrive son nom, avant de demander discrètement à son patron de traiter à sa place avec ce va-nu-pieds. Décryptant un « H. Miller » sur le registre, le père Giraudel, une masse de cent trente kilos affublée d’une barbichette blanche, file dans sa bibliothèque chercher quelques livres pour les montrer au visiteur. Lui demandant s’il est leur auteur, Henry Miller, il s’entend répondre, d’une voix de stentor : « Yes, I am ! » Il s’agit bien du sulfureux écrivain américain, l’auteur de Tropique du Cancer et Tropique du Capricorne, romans qui firent scandale dans les années 1930 pour leurs descriptions explicites des relations sexuelles du narrateur. Lorsqu’il les écrivit, le New-Yorkais était installé à Paris ; voyageant en France, Miller avait alors connu une illumination quasi mystique en découvrant la Dordogne. « Cette grande et pacifique région de France est destinée à demeurer éternellement un lieu sacré pour l’homme, et lorsque la grande ville aura fini d’exterminer les poètes, leurs successeurs trouveront ici un refuge et berceau », a-t-il écrit en 1941 dans Le Colosse de Maroussi.

Reparti vivre aux États-Unis au début de la Seconde Guerre mondiale, l’écrivain fait donc au milieu des années 1950 son grand retour sur les rives de la Dordogne. Il descend alors le fleuve en canoë, « pour regarder le Périgord sous ses jupes ». Pensant d’abord ne faire qu’une halte d’une nuit à Trémolat, Miller reste finalement près d’un mois dans le cocon du Vieux Logis. De retour en Amérique, il évoquera encore souvent le Périgord, qu’il ne reverra pas avant sa mort en 1980 à Los Angeles.

Depuis la venue de l’auteur de Sexus, le Vieux Logis a accueilli des présidents de la République, des souverains européens et un grand nombre de personnalités du show business. Mais à en croire l’ancien propriétaire Bernard Giraudel, qui eut de longues discussions avec l’écrivain américain lors de son séjour dans l’établissement alors tenu par ses parents, aucun de ces hôtes de marque ne rivalisait avec Henry Miller en termes d’aura. Derrière sa toison de vigne vierge, et malgré une légère touche bling destinée à séduire la clientèle américaine, le décor de la vieille maison de famille est pratiquement inchangé depuis les années 1950. Installée dans un ancien séchoir à tabac, la salle à manger du restaurant gastronomique dégage un charme fou. Dans la chambre qu’occupa Henry Miller, la numéro 4, avec sa grande cheminée en pierre de taille et son armoire éléphantesque, vous aurez tout loisir de méditer cette réflexion du romancier : « Il se peut qu’un jour la France cesse d’exister, mais la Dordogne survivra, tout comme les rêves dont se nourrit l’âme humaine. » 

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Le Vieux Logis, centre-ville, 24510 Trémolat